Solin, Les éléphants de Maurétanie, IIIe ou IVe siècle

« Des provinces de la Maurétanie, la Tingitane, du côté du midi et de la Méditerranée, s’élève sur sept montagnes, que leur ressemblance a fait nommer les Sept-Frères. Ces montagnes, où abondent les éléphants, nous amènent tout d’abord à parler de ce genre d’animaux. Les éléphants ont une intelligence qui approche de celle de l’homme : ils ont beaucoup de mémoire, ils observent le culte des astres ; à l’apparition de la lune, ils se rassemblent aux bords des fleuves, et, après des ablutions, ils attendent le soleil à son lever pour le saluer par des mouvements qui leur sont propres ; puis ils regagnent leurs forêts. Il y a deux espèces d’éléphants : ceux de pure race sont plus grands que ceux qui appartiennent à une race abâtardie. On reconnaît que les éléphants sont jeunes à la blancheur de leurs défenses : l’une est pour le service journalier ; ils réservent l’autre pour les combats, et se gardent d’en émousser la pointe. S’ils sont pressés par des chasseurs, ils se brisent l’une et l’autre afin de se soustraire aux recherches par le sacrifice qu’ils font de leur ivoire : car ils savent que c’est pour cela qu’on les attaque. Ils marchent toujours de compagnie : le plus âgé conduit la troupe, le second en âge ferme la marche. Lorsqu’ils traversent une rivière, ils font passer d’abord les plus petits, de peur que le poids des plus gros n’enfonce le terrain et n’augmente la profondeur du gué. La femelle ne connaît l’amour que vers la dixième année, le mâle vers la cinquième. Les accouplements n’ont lieu que tous les deux ans, et seulement pendant cinq jours. Ils ne rejoignent ensuite la troupe qu’après une ablution dans des eaux vives. Ils ne combattent pas pour la possession des femelles ; ils ne connaissent pas l’adultère. Ils sont bienveillants : en effet, s’ils rencontrent un voyageur égaré dans les déserts, ils le remettent dans le chemin connu ; s’ils rencontrent un troupeau de moutons, ils s’ouvrent le chemin doucement et sans précipitation, au moyen de leur trompe, afin de ne blesser aucun animal dans la route qu’ils suivent. S’il arrive un conflit fortuit, ils prennent soin de leurs compagnons et reçoivent au milieu d’eux ceux qui sont fatigués ou blessés. S’ils tombent par captivité entre les mains de l’homme, un peu d’orge suffit pour les apprivoiser. Lorsqu’ils doivent traverser les mers, ils ne montent sur les vaisseaux qu’après que le conducteur a juré de les ramener. L’éléphant de la Maurétanie craint celui de l’Inde, et par une sorte de conscience de ses petites dimensions, il cherche à n’en être pas vu. La femelle ne porte pas dix ans, comme le pense le vulgaire, mais deux ans seulement, comme le dit Aristote ; elle ne produit qu’une fois, et jamais qu’un seul petit. Les éléphants vivent trois cents ans. Ils supportent difficilement le froid. Ils mangent les troncs d’arbres, avalent les pierres, et trouvent dans le palmier leur plus agréable nourriture. Ils fuient par-dessus tout l’odeur du rat ; ils refusent les fourrages qu’a touchés cet animal. S’il arrive à un éléphant d’avaler un caméléon, ver qui lui est funeste, en mangeant de l’olivier sauvage, il prévient l’action du poison. Il a la peau très dure sur le dos et molle sous le ventre : nulle part elle n’est recouverte de poil. »

Solin, Polyhistor, XXVI.

Claude Élien, La chasse au léopard, IIe-IIIe siècle

« Il semblerait que la chasse au léopard soit une spécialité des Maurétaniens. Ils fabriquent un édifice en pierre qui fait penser à une sorte de cage : c’est la première partie du piège ; et voici la deuxième : à l’intérieur ils suspendent au bout d’une ficelle assez longue un morceau de viande faisandée qui commence déjà à sentir, et installent une porte frêle constituée de claies en roseaux à travers lesquelles naturellement l’odeur de ladite viande peut s’exhaler et se diffuser. Ces animaux la sentent, car ils ont un certain penchant pour les corps qui sentent mauvais, et c’est un fait qu’ils flairent l’effluve dégagé par ces corps, qu’ils soient au sommet d’une montagne, au fond d’un précipice ou encore dans un vallon. Ainsi donc, lorsqu’un léopard perçoit cette odeur, il en est tout excité et, emporté par un impérieux désir, il se précipite vers son plat favori et se trouve attiré par lui comme par un charme ; il saute alors sur la porte, la renverse et s’adonne à son repas, – repas funeste car à la ficelle dont on a parlé ont été reliés avec une extrême ingéniosité des filets qui sont actionnés lorsqu’on mange la viande, et qui emprisonnent le gourmand léopard ; et ainsi le malheureux, par sa capture, paye pour la voracité de son ventre et son immonde festin. »

Claude Élien, La personnalité des animaux, Éd. Les Belles Lettres

Claude Élien, Familiarité des lions de Maurétanie, IIe-IIIe siècle

« Les lions accompagnent les Maurétaniens dans leurs voyages et boivent à la même source qu’eux. J’ai appris que les lions n’hésitent pas à pénétrer dans les maisons des Maurétaniens lorsque leur chasse a été infructueuse et qu’une faim violente les tenaille. Si l’homme est là, il repousse le lion et le chasse en le renvoyant sans ménagements ; mais s’il est absent et que sa femme est restée seule, celle-ci maintient le lion à distance et l’assagit en lui faisant la morale et en l’engageant doctement à se contrôler et à ne pas se laisser emporter par la faim ; or le lion comprend la langue des Maurétaniens. Le sens des réprimandes que la femme adresse à la bête est, à ce qu’ils racontent, le suivant : « Tu n’as pas honte, toi, un lion, le roi des animaux, de venir dans ma cabane et de demander à une femme qu’elle te nourrisse ? Et tu regardes les mains d’une femme avec le même regard que les invalides, afin d’obtenir ce dont tu as besoin par la pitié et la compassion, alors que tu devrais bondir vers les séjours des montagnes à la poursuite de biches, d’antilopes ou de toute autre proie qui constitue pour les lions un repas honorable ! Comme un misérable chiot, tu ne demandes qu’à te faire entretenir ! » Et tandis qu’elle le sermonne en ces termes, le lion, comme si son âme était touchée et remplie de honte, se retire pas à pas, en baissant les yeux, vaincu par la justesse de ces remarques. Si les chevaux et les chiens, par le fait de grandir avec les hommes, comprennent les admonestations des humains, et sont intimidés par elles, je ne saurais m’étonner que les Maurétaniens, qui grandissent avec les lions et sont élevés avec eux, se fassent aussi comprendre de ces animaux-là. Ils clament d’ailleurs haut et fort que les petits des lions méritent à leurs yeux de recevoir une nourriture égale et semblable à celle de leurs propres enfants, et de partager la même couche et le même couvert. Moyennant quoi il n’y a rien d’incroyable ou d’extraordinaire à ce que ces bêtes sauvages comprennent aussi la langue des Maurétaniens. »

Claude Élien, La personnalité des animaux, Éd. Les Belles Lettres

Silius Italicus, Vers sur les Autololes, Ier siècle

« Avec eux étaient venus les Autololes, tribu ardente et légère à la course. Ils devancent et le coursier agile et le torrent impétueux, tant leur fuite est rapide! Ils le disputent même à l’aile des oiseaux; une fois lancés dans la plaine où ils volent, en vain on y chercherait la trace de leurs pas. »

Silius Italicus, Les Guerres Puniques, Livre III, vers 306-309.

(traduction française publiée sous la direction de M. Nisard, 1855).

Pomponius Mela, Teinture en pourpre, vers l’an 43

« Ensuite viennent des campagnes désormais plus riantes et de charmants vallons où abondent le thuya, le térébinthe, l’ivoire. Chez les Nigrites et les Gétules, qui nomadisent çà et là, même les rivages ne sont pas stériles : le pourpre et le murex donnent une teinture très efficace et les objets qui en sont teints sont partout très renommés. »

Pomponius Mela, Chorographie, Livre III, 104.

Hérodote, Troc à la muette sur le littoral atlantique, Ve siècle av. n-è

« Les Carthaginois disent qu’au-delà des colonnes d’Hercule il y a un pays habité où ils vont faire le commerce. Quand ils y sont arrivés, ils tirent leurs marchandises de leurs vaisseaux, et les rangent le long du rivage : ils remontent ensuite sur leurs bâtiments, où ils font beaucoup de fumée. Les naturels du pays, apercevant cette fumée, viennent sur le bord de la mer, et, après y avoir mis de l’or pour le prix des marchandises, ils s’éloignent. Les Carthaginois sortent alors de leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or qu’on a apportée, et, si elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent et s’en vont. Mais, s’il n’y en pas pour leur valeur, ils s’en retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres reviennent ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent point les marchandises avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or. »

Hérodote, Histoire, IV, 196.

(traduit par Larcher, revue et corrigée par E. Pessonneaux, 1889).